L’éducation permanente face aux défis actuels

Compte rendu de l’atelier de réflexion de la matinée du 17/3/2017 : “L’éducation permanente face aux défis actuels”. Intervention de Jean Cornil et réactions des participants

Eric Luna, administrateur-délégué du Stics, introduit cette matinée de réflexion. Il remercie tout d’abord l’équipe du Stics pour la préparation de cette rencontre, les nombreux participants qui ont répondu avec enthousiasme à l’invitation ainsi que Jean Cornil qui a accepté de nous livrer son cheminement sur le sujet.

En tant qu’opérateur de formations, agréé en Education permanente, et acteur de seconde ligne au service de l’ensemble des secteurs du non-marchand, le STICS est un témoin privilégié et sensible aux mutations qui affectent le contexte, la nature et la qualité de ses services. A travers ses activités de proximité avec les professionnels de terrain, les intervenants sont frappés par la détérioration des conditions de travail : toujours plus de pressions, de contraintes de performance, des dérives managériales, le passage de l’égalité à l’équité pour l’accès aux droits sociaux, la marchandisation galopante des services…toutes ces transformations profondes perturbent le travail des professionnels, des associations, des services publics, que le Stics accompagne dans ses formations ainsi que dans ses diverses interventions sur mesure. Comment repositionner le projet, l’offre de service du STICS, en le recentrant vers les besoins des publics bénéficiaires et en préservant les valeurs de l’Education Permanente auxquelles nous restons fermement attachés ?

A l’occasion de ses trente ans d’existence, le STICS avait consacré un colloque “l’Alzheimer institutionnel”. Nous poursuivons cette interpellation en nous interrogeant, non pas sur notre conformité au décret d’Education Permanente, mais sur le sens que l’Education Permanente peut prendre à nos yeux dans le contexte en mutation d’aujourd’hui. Face au malaise social vécu par les travailleurs de terrain, confrontés aux changements de paradigme des prestations des acteurs sociaux, quelles valeurs, quelles compétences et outils pertinents souhaitons-nous transmettre dans nos interventions ?

Quel rôle l’Education Permanente peut-elle encore jouer dans notre espace contemporain “désenchanté” ?

STICS ne prétend détenir aucune vérité sur le sujet mais il nous offre une occasion d’écouter et de réagir aux réflexions de Jean Cornil. En effet, celui-ci a mobilisé son impressionnante culture générale pour étudier la problématique dans son tout dernier essai  :” Reboussolons-nous ! Réenchanter l’éducation populaire”.

Mais d’abord, Eric Luna cède la parole à Laura Salamanca qui en tant que coordinatrice pédagogique du STICS anime un groupe de travail sur cette question. Il présente aussi Emmanuel Nicolas qui apportera son point de vue d’intervenant du STICS particulièrement attentif aux publics précarisés.

Laura Salamanca résume ainsi les douloureux constats. Le STICS doit faire face, de plus en plus, à des demandes de formations programmées ou de supervisions sur mesure liées à des contextes de violences institutionnelles. Au cours de ces activités, la précarisation et la fragilisation des publics bénéficiaires sont régulièrement pointées du doigt et les professionnels manifestent de plus en plus souvent des signes inquiétants de “burn out” ou d’épuisement professionnel. Pourquoi ? Comment nous reboussoler, nous réenchanter ? Elle appelle Jean Cornil à la rescousse.

INTERVENTION DE JEAN CORNIL

Jean Cornil ne souhaite pas être considéré comme un expert qui apporte des solutions. Son intervention ici ne sera pas non plus d’ordre politique. Essayiste, ancien directeur-adjoint du Centre pour l’Egalité des Chances et de la Lutte contre le Racisme, sénateur puis député fédéral, il se consacre depuis 2010 à la transmission au travers de la philosophie, des arts et des sciences humaines. C’est à ce titre qu’il a semblé pertinent pour le STICS de l’allier à cette matinée sur l’éducation permanente. Il insiste sur sa position d’humilité : “je suis un chercheur, un passeur, je me nourris de récits de philosophes, penseurs, artistes et j’en fais mon mezze”. Ce n’est pas un projet homogène. Il nous livre juste l’état provisoire de ses réflexions en cours, avec toutes leurs incertitudes et contradictions. Il va puiser dans des savoirs qu’il distingue des flashs de l’actualité, des allégations du populisme ou des adorateurs de l’âge d’or révolu. Ce qui l’inspire, se sont des discours sur le monde qu’il va puiser dans l’histoire, des grilles de compréhension qui permettent de se « reboussoler » par rapport à la perte de sens.

1. La perte du sens, c’est à la fois une difficulté de s’orienter (vers où aller ?) et un vide de significations symboliques et matérielles (qu’est-ce qui compte, importe ?).

Jean Cornil n’a pas la prétention de retrouver le sens de l’existence ou du monde en général mais d’avoir des pistes pour chercher le sens de SON existence. Le célèbre astrophysicien canadien, Hugues Reeves explique que les hommes ne pourront jamais répondre à la question “ Est-ce que la nature a un projet ?” car cette question dépasse les limites de l’entendement humain. Mais ce qui compte pour lui et pour nous, c’est de retrouver comment les générations ont donné un sens à leur vie à travers le temps et l’espace et de transmettre ces connaissances. Pour cela, il explore la philosophie, les arts, les sciences avec une curiosité inaltérable et fait un hommage à la culture générale et à tous ses passeurs. Jean Cornil rappelle le voyage d’Ulysse, dans l’Odyssée d’Homère. Pourquoi après la guerre de Troie, le héros traversera-t-il toutes ses épreuves pendant dix ans dans le but de rejoindre sa femme Pénélope et son fils Télémaque ? Pourquoi refusera-t-il de demeurer auprès de la séduisante Calypso – qui lui promettait pourtant l’immortalité -afin de poursuivre son projet de vie initial ? Ulysse préfère une vie mortelle réussie à une existence de plaisirs et d’immortalité ratée.

2. Quels sont les principes de sens que Jean Cornil a pu dégager dans sa quête culturelle et philosophique ?

Tout en s’excusant d’avance pour le côté forcément réducteur de la présentation, il relève 4 principes de sens pour notre existence :

  1. Le principe cosmologique :
    Le COSMOS qui signifie “nature”, univers, en grec est un système où tous les éléments sont en harmonie et participent au BEAU (l’esthétique), au JUSTE (l’éthique), au BON (le moral).
    Dans l’antiquité grecque, chercher son sens signifie “trouver sa juste place naturelle dans le cosmos en tant qu’être humain”. Pour Ulysse, il s’agit de revenir auprès des siens à Ithaque malgré les épreuves et les tentations. Mais dans cette conception, la place de l’homme n’est pas égale à celle des Dieux. D’ailleurs les hommes qui osent se mesurer aux dieux, sont sévèrement punis comme dans le mythe de Tantale.
  2. Le principe théologique :
    Le christianisme s’est détaché de la pensée grecque et du judaïsme à partir du moment où Jésus, le fils de Dieu, “s’est fait chair”. Cette incarnation de dieu dans un être humain est une folie pour les Grecs et les Juifs. Il ne s’agit plus de trouver sa place naturelle dans le cosmos, loin des dieux, mais de vivre sur terre conformément aux commandements de Dieu pour pouvoir retrouver après la mort, les êtres qui nous sont chers et accéder au paradis éternel si on l’a mérité. Pour Paul Valery, c’est la nouveauté des grandes théologies du monde, du Christianisme à l’Hindouisme, par rapport à la pensée classique de l’antiquité. Il faut supporter la blessure fondamentale de l’homme c’est-à-dire sa mortalité et l’angoisse qu’elle provoque chez lui. Luc Ferry différencie l’homme de l’animal par le fait que ce dernier doit se construire, se justifier, se rassurer, avec cette conscience particulière qu’il a de son inévitable mort.
  3. Le principe humaniste :
    Il apparaît à la Renaissance, avec des penseurs comme Erasme, et recentre le sens de notre vie ni sur le cosmos ni sur Dieu mais sur l’Homme. Comment participe-t-il à son développement, à son histoire en se distanciant de sa nature animale, en s’arrachant à ses instincts et ses dominations sociales ? L’homme n’est plus ni bête ni dieu. De Jean-Jacques Rousseau à Jean-Paul Sartre pour qui “l’existence précède l’essence”, en passant par la philosophie des Lumières qui annonce la Révolution française et en évoquant la foi positiviste aux progrès de la science, il devient possible pour l’homme de s’émanciper de la nature et de changer lorsqu’il prend conscience de ses déterminismes naturels et sociétaux.
  4. Le principe de la déconstruction :
    Les 19ème et 20ème siècles amènent des nouveaux basculements de la pensée qui sedistancient de la croyance en la capacité humaine de maîtriser pleinement la nature et les conditionnements socioculturels et historiques qui l’influencent. Le principe de déconstruction dénonce l’illusion de la pleine conscience des humanistes ou plus tard des cartésiens. Les agissements inconscients et refoulés des pulsions, des instincts du ça de la psychanalyse, de Freud à Lacan, les déterminismes sociaux qui se retrouvent dans le structuralisme, dans le matérialisme historique de Marx à Hegel, jusque, plus récemment dans le concept d’  « habitus social » de Bourdieu, dans le féminisme de Simone de Beauvoir ou dans les mouvements antiracistes, tout montre que l’homme est influencé par des déterminismes culturels plus ou moins inconscients et collectifs. “ Tout chez l’homme, même ce qui lui apparait comme naturel, est une construction sociale”. Néanmoins, c’est en prenant conscience de ces marqueurs sociaux et sociétaux, notamment par l’éducation, que l’homme peut conquérir d’importantes marges d’autonomie.

Pourquoi rappeler ces principes de sens ?

Aujourd’hui, face à cette perte de repères, il est intéressant de se replonger dans ces anciens récits pour garder ou rejeter ce qui compte à nos yeux avec du recul.

Jean Cornil a pu penser à un moment que son époque était terne, peu trépidante par rapport aux trente glorieuses, par rapport à la période où le nazisme d’Allemagne s’affrontait au communisme staliniste venant de Russie, par rapport au coup d’état des années ‘70 avec l’assassinat du projet socialiste d’Allende par le général Pinochet instaurant une dictature au Chili, ou par rapport à la guerre d’Espagne confrontant franquistes, républicains, anarchistes et bolchéviques. La société de consommation passive dans laquelle il vivait lui semblait ennuyeuse eu égard à ses périodes historiques où les hommes s’affrontaient avec passion pour leurs idées et leurs intérêts jusqu’à s’entredéchirer dans des guerres sanglantes. Maintenant, il lui semble par contre se trouver à un moment charnière. Il pressent l’avènement d’un basculement important, la fin d’une séquence historique dont certains situent le commencement au néolithique !

3. “Comment tout peut s’effondrer ?” se demandait Pablo Servigne. Avec les alertes du groupe du GIEC sur le réchauffement climatique, les inégalités sociétales criantes dénoncées par les indignés “we are the 90 %”, les vagues et les rejets violents des migrations, l’avènement annoncé de l’ère “anthropocène” (où l’homme modifie les couches géologiques), les conflits au Proche-Orient qui ont suivi le Printemps Arabe, la domination technologique… tout semble s’accélérer et préparer à un grand chambardement ! Il cite quelques bouleversements majeurs :

  • Le déclin du monde rural et l’apogée des villesdans lesquelles vivent aujourd’hui 2/3 des 7 milliards de citoyens ;
  • Une impressionnante poussée démographique : nous sommes 4 fois plus nombreux qu’au début des années 30 !
  • La domination des nouvelles technologies : on parle de “transhumanisme”. La science permettra à nos enfants d’avoir une espérance de vie plus élevée de 30 ans. Nous pourrons bientôt brancher nos cerveaux à des machines pour les recharger ou augmenter les capacités de nos mémoires. Avec le développement de la nanotechnologie, des sciences cognitives et de la digitalisation, on pourra injecter des micro-robots réparateurs de cellules malades, intervenir et transformer l’humain, le compléter par des prothèses, le métamorphoser sans plus savoir quelle est sa part de naturel et de fabriqué, le remplacer par des robots plus intelligents que lui. On passe du « cognitif » au « connectif ». L’ère de l’intelligence artificielle.
  • Le développement de la science et de la technologie aura des conséquences à la fois positives et négatives. Comme l’énergie nucléaire qui a produit d’un côté la bombe atomique mais a permis aussi des avancées dans le traitement contre le cancer.
  • La mondialisation et la marchandisation du monde ont transformé la valeur d’usage en valeur d’échange. Le philosophe américain Michel Sandel parle de la possibilité d’acheter un service informatique qui pourra faire des excuses à notre place. Jean Cornil évoque des aveux poignants de rescapés du Rwanda “certains prisonniers ont versé de grosses sommes d’argent à leurs ennemis pour être exécutés directement avec leurs proches et éviter ainsi des tortures insupportables et dégradantes”. L’argent envahit l’ensemble des rapports humains. C’est la dictature du chiffre, du quantitatif, du management basé sur le contrôle et les évaluations des coûts. Nous sommes loin du projet citoyen, de la décision commune. C’est le règne de la technicité, des experts, de l’économique et de la logique du marché. Qui dirige ? Le vrai pouvoir n’appartient plus aux peuples, ni aux gouvernements, ni aux politiques mais aux transnationales. Nous vivons un véritable hold up démocratique.
  • Sur le plan culturel, nous sommes complices malgré nos critiques et bonnes intentions. Nous pouvons avoir d’un côté cette lucidité critique que nous apporte la mise en perspective historique, de l’autre nous participons au système que nous accusons de tous nos maux. Nous sommes vraiment des êtres brisés, selon le principe de déconstruction. Si nous militons pour la banque alternative New B, nous gardons toujours un compte dans une banque classique dont nous dénonçons les investissements sales et la logique commerciale. Nous ne mangeons pas que des produits issus de l’agriculture écologique et locale vendus via des coopératives… nous sommes des êtres très contradictoires.

Fondamentalement, la marche du monde échappe aux “citoyens”.

4. Comment reconstruire un principe de sens, un projet qui permet de rencontrer tous ces bouleversements ?

  • L’école, “ où l’on nous apprend à être ignorants” peut-elle jouer un rôle ?
    Jean Cornil pense que nous avons besoin de maîtres pour apprendre, il faut des transmetteurs de savoirs (et pour lui les connaissances et savoirs faire à apprendre sont multiples : savoirs des paysans, des ouvriers, des intellectuels, des artistes…). Il faut des maîtres pour pouvoir s’en passer ensuite. Le rêve de tout maîtriser est impossible, il faut reconnaître ses limites avec humilité mais on peut quand même se mettre “en route”, éveiller, développer l’envie d’apprendre, de savoir à l’infini. Les experts techniques ne servent à rien. Il faut pouvoir aller dans les soutes profondes du savoir, des doutes et des contradictions.
  • Pour mieux comprendre, nous avons besoin de suivre une démarche d’analyse médiologique selon la théorie développée par Régis Debray dont il reprend pour nous le schéma évolutif suivant.

A l’époque de la logosphère. La parole était transmise via l’écriture par les pouvoirs politiques et religieux et s’imposait aux sujets à commander.

L’invention de l’imprimerie de Gutenberg et l’influence des humanistes et intellectuels ouvrent la voie à l’ère de la “biosphère”. En effet à la Renaissance, vers le 15ème, 16ème siècle, le savoir est plus largement diffusé et commenté. Ainsi la bible imprimée devient accessible à un plus grand nombre, ce qui permet au protestantisme de remettre en cause le dogmatisme de l’Eglise catholique en développant ses propres interprétations des textes sacrés. Le sujet obéissant se transforme en citoyen critique à convaincre.

Malheureusement, à l’ère économique, qui est celle que nous connaissons aujourd’hui, l’homme perd son esprit critique et devient un consommateur à séduire avec pour remplacer les églises, des centres commerciaux, et comme nouvelle religion, la publicité et les lois de l’offre et de la demande, la croissance à tout prix !

Comment faire par rapport à ce nouvel esclavagisme ?

  • Les mouvements de la décroissancese propagent en France, en Belgique, au Canada et surtout en Suisse. Ils réinterrogent notre modèle économique basé sur la rapidité, l’accumulation des biens et des services. Comme Jean Cornil, ils cherchent à redonner de la valeur à tout ce qui est inutile économiquement. Attention, notre orateur ne se permet pas de parler au nom des personnes qui souffrent de précarités socio-économiques et matérielles graves (les démunis des bidonvilles d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine, les usagers des CPAS et les sans domiciles en Belgique). Il reconnait que pour ces derniers, l’urgence des besoins économiques revêt une autre importance que pour lui. Il a conscience de sa position de “privilégié” et de la relativité de son point de vue. L’inutile qui compte à ses yeux, c’est l’art, la philosophie, la lenteur. Il refuse l’agitation effrénée, stressée, dictée par des agendas surbookés, la course à la performance et à l’efficacité.
  • Un autre point lui semble prépondérant : la question des limites. Les intérêts dominants contemporains favorisent la croissance exponentielle, le développement infini. Or selon lui, refixer des limites devient impératif, comme pour les Grecs qui insistaient dans leur mythologie sur les limites de la condition des humains par rapport aux Dieux qui sanctionnaient leur démesure et le péché d’orgueil. Garantir un revenu minimum et maximum pour lutter contre les inégalités criantes, limiter le temps de travail mais aussi la durée pour ne plus forcer les plus de soixante-cinq ans à revenir sur le marché du travail alors que le chômage des jeunes atteint des pourcentages inquiétants… Le travail est un concept moderne, auquel on accorde une importance démesurée dans nos vies mais cela n’a pas toujours été le cas et ses objectifs, son sens, se sont fortement modifiés dans le temps. Le discours de Benoît Hammond, lorsqu’il parle de renflouer la sécurité sociale, de taxer les robots, les machines, les grosses fortunes, d’accorder une allocation universelle ou de taxer tout ce qui dégage du carbone dans l’atmosphère et pollue l’environnement apparaît comme une folie et pourtant…Sont-ils fous aussi ceux qui manifestent à travers le monde : Podemos ou Occupy Wall Street, Oxfam qui publie ses statistiques sur l’injuste répartition des richesses dans le monde, les gouvernements équatoriens et boliviens , ou Olivier Bonfond avec leur refus de payer les dettes écrasantes, ‘illégitimes et odieuses” et leur nouvelles transformations sociales ? Ce qu’ils exigent, ce sont des limites à l’insensé qui choquent nos existences.
  • Qu’est-ce qui va faire que nous allons basculer ? On ne le sait pas.“Les hommes font l’histoire sans savoir l’histoire qu’ils font” (Marx)
  • Jean Cornil nous partage aussi sa vision tragique.” “Il faut parfois aller très loin dans la souffrance humaine pour qu’il y ait un basculement”. Dans le mythe de Prométhée, l’homme n’a inventé de nouveaux outils que lorsqu’il s’est retrouvé dans une situation d’extrême dénuement et qu’il en a ressenti l’urgence pour survivre. Pendant longtemps, notre “cerveau reptilien” (celui de l’immédiateté des 5 sens, des réflexes instinctifs) nous a suffit pour survivre. Maintenant, pour nous en sortir, nous allons devoir construire, innover en faisant appel à “notre 2ème cerveau”, celui qui met en route notre esprit critique. Combien de guerres mondiales sanglantes a-t-il fallu avant que les puissances européennes finissent par s’accorder pour créer l’Union Européenne ? Combien de réfugiés climatiques, de morts en Méditerranée, en Irak, en Syrie, au Soudan, en RDC, combien d’émeutes de la faim nous faudra-t-il pour amorcer un changement significatif ?
  • Enfin, Jean Cornil pense que LA TRANSMISSION joue un rôle essentiel dans notre préparation à ce changement. Il la différencie de la “communication” qui n’est qu’une circulation d’information dans l’espace sans recul critique. La transmission traverse le temps. Elle scrute en profondeur dans les générations, dans les époques pour en puiser les enseignements significatifs. Elle permet de lutter contre l’Alzheimer institutionnel. Ce sont l’école et l’éducation permanente qui (ré)activent ces transmissions du passé, essentielles à notre survivance critique, même si ce rôle paraît de plus en plus écrasé par l’emprise des médias dominants.
  • Pour conclure provisoirement, Jean Cornil choisit de citer un de ces grands maîtres à penser : Albert Camus. Pour ce dernier comme au-delà du spirituel, du non matériel, face à l’insensé de notre monde, le propre de l’homme est de pouvoir “se révolter”. Le rôle de l’Education Permanente consisterait dès lors à créer des contre-pouvoirs, des micro-résistances.

 

ECHANGES COMPLEMENTAIRES ENTRE LE PUBLIC ET JEAN CORNIL

Un participant se retrouve dans cette quête du sens à la fois d’un point de vue personnel et professionnel. Il a l’impression que nous nous conduisons comme des animaux de par ce vers quoi nous conduisent nos peurs et nos stress, mais nous pouvons être aussi des êtres sociaux, par notre dimension collective et nos possibilités d’apprendre à gérer et sécuriser notre rapport à nous-mêmes, aux autres et au monde. Grâce à l’enseignement, il espère éveiller la conscience, la réflexivité, questionner pour reconstruire ensuite et trouver ainsi des réponses aux violences institutionnelles qui nous affectent. Dans son travail social, il comprend l’importance d’accepter ses limites par rapport à sa capacité d’intervenir auprès des personnes en difficultés. Une de ses limites est la reconnaissance de son propre besoin de sécurisation.

Une psychologue et formatrice, rappelle l’importance de trouver le rythme équilibré et adapté : un service d’urgence comme une ambulance doit être le plus rapide possible mais l’instauration d’une relation de qualité demande du temps. La rapidité en soit n’est pas une mauvaise chose. Mais une intervenante ISP qui travaille à la concertation interzonale de Saint Josse et Etterbeek rejoint Jean Cornil en ajoutant que la dictature du chiffre, et l’urgence qui va avec pour toujours être efficace, rentable et compétitif, ne permet pas aux personnes prises en charge d’évoluer en profondeur. Les travailleurs qui les accompagnent ressentent cette pression et partagent le mal-être des bénéficiaires. Ils ont l’impression de devenir des “bourreaux” pour gagner leur salaire. Cela questionne le sens de leur travail.

Pour un autre formateur, l’idéal de l’éducation populaire comprend plusieurs composantes : c’est l’éducation du peuple, par le peuple et pour le peuple. Ce qui lui semble le plus difficile, c’est la partie “par” le peuple. Comment faire participer les bénéficiaires ? Souvent, ils demandent qu’on les laisse tranquille, qu’on leur donne du temps, ils ne sont pas en état ou en capacité de pouvoir être acteur citoyen dans l’immédiat.

Une participante souligne que dans le contexte de pressions constantes des subsides, dans le dédale administratif et réglementaire des différents secteurs et niveaux, il est de plus en plus difficile de pouvoir assumer cette position de lenteur, de réflexion, de qualité nécessaire à leurs publics. Faire comprendre les facteurs complexes, sociaux, économiques et politiques, qui conditionnent leur situation est essentiel. Dans le secteur associatif, de bonnes analyses critiques sont diffusées, mais la peur de perdre les subsides ou de ne pas trouver d’alternatives fiables conduit à un manque de réactions. Comment poser nos conditions aux pouvoirs publics pour ne pas poursuivre avec masochisme. Elle ne propose pas de descendre dans la rue mais se demande comment construire autre chose et autrement.

Une formatrice témoigne en tant que mère, professionnelle et militante, voulant porter les valeurs touchées. Une part d’elle-même se déshumanise, ce qui la plonge parfois dans une profonde tristesse. Comment peut-on trouver un espoir, une vision ? Même en devenant des micro-résistants, nous avons besoin d’un phare.

Jean Cornil répond à cette première salve de commentaires en précisant qu’il est présent aujourd’hui dans son état d’éducation permanente, comme un éternel étudiant sans réponse. Il offre cependant des pistes :

Depuis l’humanisme, avec le positivisme du 19ème siècle et encore aujourd’hui, reste cette croyance que le développement des sciences et des technologies pourra apporter des réponses surprenantes aux dérèglements de la nature, aux inégalités sociales et à la plupart des catastrophes qui s’annoncent. Le transhumanisme n’est pas que négatif. Il annoncera peut-être ce que Laurent Alexandre appelle « La mort de la mort » c’est-à-dire qu’on trouvera des moyens d’inventer des prothèses, de rallonger la vie, de créer des hommes bioniques… Dans les sciences politiques également, on retrouve cette idée optimiste que « l’histoire ne va pas s’arrêter », même si, comme l’écrivait déjà Paul Valéry, « Les civilisations sont mortelles », ce que la disparition des empires aztèque, incas, viking ou romain a pu prouver. « Ouvrons des écoles et fermons les prisons », exprime toute la foi en une transformation possible. Tout le monde ne partage pas le pessimisme de la « colapsologie » de Pablo Servigne : selon cette vision désespérée, l’homme ne pourra pas changer le cours des cycles puissants de la nature ; nous nous dirigeons vers « la sixième extinction » d’Elisabeth Kolbert  et Alan Weisman parle d’ « homo disparitus » …

Jean Cornil ne se retrouve ni dans l’optimisme des positivistes ni dans le pessimisme de Servigne quand il se projette dans l’avenir ; il prend au sérieux les signaux d’alerte de scientifiques et militants mais il croit aussi au « Manifeste Convivialiste » qui construit des liens en reconnaissant les différences comme des richesses complémentaires et qui se réfère à un million de révolutions tranquilles, de micro-initiatives (les AMAP, les coopératives, les monnaies locales, l’organisation d’une société civile solidaire…).

Il pense aussi que l’Etat a un rôle à jouer dans l’idée du commun qui se dissocie de la logique du profit et des intérêts de quelques privilégiés. Quand il voit qu’au Brésil l’Etat accorde des réductions de peine aux détenus qui lisent un livre et qu’ailleurs, la sécurité sociale rembourse les achats de livres qui remplacent les antidépresseurs, il garde de l’espoir.

Toutes les idées nouvelles semblent délirantes au début. Regardez ce Hollandais qui a inventé un système de vote par drive in qui a eu un impact positif sur la participation électorale !

Jean Cornil défend une conception tragique du futur. Antigone, dans la Grèce Antique était déchirée entre sa passion qui la poussait à soutenir son frère et son devoir de le condamner parce qu’il avait trahi la Cité. Notre orateur vit aussi de tragiques contradictions entre optimisme et pessimisme. Tous les signaux sont rouges mais il y a des pistes. « On peut être pessimiste de la raison et optimiste du cœur ». La philosophie de Luc Ferry qui répond à la révolution transhumaniste, l’économie collaborative qui résiste à l’hypercapitalisme décadent, les valeurs de l’Education Permanente, les micro-initiatives qui fleurissent partout, un nouveau rôle régulateur de l’Etat, toutes ces pistes sont encourageantes mais elles n’ont pas encore trouvé de traduction politique et malgré nos examens de conscience intérieure, nous continuons malgré nous à participer à ce système.

L’histoire se fait par les classes sociales. Toute révolte, aussi complexe soit-elle, est une réaction nécessaire. Il est fondamental de participer aux manifestations, aux mouvements sociaux contestataires, car nous sommes aujourd’hui écrasés par un système extrêmement puissant, économique et financier, axé sur le travail, la concurrence, les sciences et la technicité, les experts et la technologie… Jean Cornil a essayé de défendre des voies alternatives en s’impliquant politiquement au parlement et au sénat ou dans le parti socialiste mais il n’a pas trouvé de place suffisante pour ses idées. Il voulait par exemple supprimer les publicités pour des 4X4 très polluantes dans les médias afin de réduire la production de CO2 mais c’était impensable pour les lobbies automobiles qui mettaient en avant la perte d’emploi qu’une baisse de profit leur occasionnerait ou pour la presse écrite qui annonçait qu’elle mourrait sans cet apport publicitaire à cause de la concurrence !

Aujourd’hui, il ne veut plus être emprisonné dans la vision restreinte d’un parti et si les discours de Benoît Hammond ou de Mélenchon suscitent encore son intérêt, il développe davantage un discours philosophique au sens de Michel Serre : il anticipe. Il réfléchit à ce que deviendra le monde pour ses petites filles. Il faut construire ce deuxième cerveau mais cela prend du temps et ne peut prendre forme dans des débats médiatiques sensationnalistes et réducteurs. La démarche doit se faire collectivement ou à travers la découverte de grandes œuvres dont il propose quelques références précieuses dans son essai sur l’Education Permanente.

Emmanuel Nicolas, anthropologue et chercheur, intervenant du STICS pose la question de comment populariser les valeurs et d’Education Permanente, comment renverser et faire émerger le développement du pouvoir d’agir des acteurs sociaux ? Comment redonner les moyens de repenser et de faire peuple en tant que collectivité ? Il s’adresse en particulier aux personnes les plus précarisées avec lesquels travaille le Groupe d’Animation Basse Sambre (entre Namur et Charleroi) dont certains membres se trouvent dans la salle.

Jean Cornil déclare qu’il ne prétend pas faire de l’éducation populaire. Il ne pourrait pas. Il reste professoral avec des intentions élevées : ce n’est pas adapté aux personnes peu instruites. Les écrivains publics de Présence et Action Culturelle (PAC) pour lesquels il a beaucoup d’admiration savent mieux s’y prendre. Mais il réfléchit dessus. Il a conscience que son savoir est intellectualisé et d’une certaine manière élitiste. Il a une position de privilégié, d’abord parce qu’il est issu d’une classe sociale aisée mais aussi parce qu’il a eu la chance de ne pas avoir la télévision et d’avoir rencontré un professeur extraordinaire qui faisait des ponts entre la littérature, l’art, la musique, la sculpture, la philosophie, les sciences. Sa soif d’apprendre et sa recherche de sens ont pu être éveillées et ensuite nourries par ses innombrables lectures. Notons qu’Albert Camus est sorti de sa position de pauvre en rencontrant un professeur de philosophie extraordinaire au lycée Descartes à Alger. Il y a des déclencheurs de conscience. Après ces études universitaires, Jean Cornil a voulu se former auprès d’ouvriers, d’artisans et d’agriculteurs en allant vivre dans des fermes. Il a beaucoup appris de leur bon sens et savoir-faire technique.

Il ne se sent pas la légitimité de dire ce que les gens doivent penser.Il présente des grilles de compréhension qui l’ont fasciné, il aiguise les regards critiques, il irrigue d’idées, chacun en tire ce qu’il veut.

L’éducation, c’est se construire en dehors de soi-même, commencer un chemin qui se poursuivra tout au long de sa vie et ne sera jamais abouti. Même avec cette conscience d’inachevé, il faut se mettre en marche, individuellement et collectivement.

Le peuple pour lui, c’est l’ensemble des citoyens. Ce n’est pas «  la plèbe », selon une acception populiste.

En éducation populaire, il veut faire des propositions irréalistes : au lieu d’une météo qui donne le temps, il présenterait une réflexion sur l’évolution du climat ; à la place d’une rétrospective sur les attentats terroristes, il développerait des exposés sur l’Islam, son histoire, ses formes, l’évolution de ses valeurs, les différentes formes d’intégrisme religieux en essayant de transmettre ces savoirs sans juger. C’est irréaliste, car cela n’assurerait pas l’audience.

Il cherche et essaie de transmettre les fondamentaux et la capacité d’étonnement, d’émerveillement. Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pour Spinoza « plus je connais, plus j’existe », la connaissance diminue l’inconnu, montre que les choses ne sont pas automatiquement comme elles sont, fait prendre conscience des mécanismes de détermination et de dominations et nous permet de prendre du recul.

Une représentante de Lire et Ecrire précise que son public d’apprenant est majoritairement issu de diverses cultures extra-européennes et remarque que nous manquons de grilles de lecture et de pensées de référence, d’outils, d’autres univers culturels qui pourraient avoir du sens pour eux.

Jean Cornil admet son eurocentrisme malgré lui. Il est vrai que ces 4 principes, il les a tirés du livre « Sagesse d’hier et d’aujourd’hui » de Luc Ferry et qu’ils sont propres à l’Occident. Xavier de Schutter insistera sur le fait qu’aucune civilisation ne peut se passer de religion. Que ce soient les Mayas, les Aborigènes, les Bochimans, tous ont bâti leur système de représentation en imaginant un ailleurs, un après que ce soit la croyance à une vie inversée après la mort ou des livres de science-fiction, tous anticipent. Néanmoins, les traditions étrangères ont des rapports au temps et à l’espace complètement différents des nôtres et il serait trop ambitieux de penser qu’il pourrait en rendre compte de manière complète et juste.

Cette remarque lui permet d’aborder le clivage entre valeurs universelles et particulières qui lui tient à cœur.

Edgar Morin aborde le concept de la « Terre patrie » selon lequel nous sommes tous dépendants de la terre qui dépend de nous tous. Pour lui, aussi bien le réchauffement climatique que les inégalités meurtrières, ne trouveront de solution que dans leur dimension mondiale. Il existerait donc des valeurs communes qui transcenderaient les cultures particulières pour changer le monde. Aujourd’hui, ce sont les valeurs occidentales, scientifiques (depuis les 16ème, 17ème siècles, depuis Darwin et Galilée) et juridiques(les règles de l’ONU, de l’OMC …), qui s’imposent comme universelles au monde. Même les terroristes utilisent leur langage pour les combattre.

Les sciences, les principes physiques semblent communs au système terre. Les conceptions religieuses s’affrontent mais plus personne ne conteste aujourd’hui le tableau de Mendeleïev en Chimie. Il y aurait un socle universel, celui que l’éducation devrait transmettre et renforcer.

Cependant des participants soulèvent que d’autres formes de savoirs dont on n’a pas accès confrontent nos sciences ou encore que certains outils scientifiques ou technologiques qui semblent non contestables ne sont pas compris et utilisés de la même manière par tout le monde. Au Burundi, le GSM ne s’emploie pas partout comme ici ; une personne d’origine marocaine peut dire qu’elle est administrativement belge mais qu’elle reste marocaine en montrant le ciel (Dieu) avec son doigt !

Pour une passionnée de l’éveil artistique, c’est l’expressivité et la créativité pure qui permettent de transcender les différences culturelles, les âges, les inégalités, et trouver un langage commun pour toucher à l’humanité profonde même quand on voyage à l’autre bout du monde. Quant à un travailleur dans l’interculturel et l’intergénérationnel, il croit beaucoup à la co-construction des savoirs où chacun apprend à se décentrer par rapport à son particularisme culturel sans y renoncer dans une acceptation de la diversité.

Enfin, un criminologue qui pratique la thérapie sociale selon Rojzmann, montre que dans sa pratique de l’Education Permanente, il accorde une place importante au décloisonnement et à la possibilité d’instaurer un climat de confiance entre des personnes qui ne se connaissent pas ce qui permet l’expression des conflits sans violence. Les hommes, surtout lorsqu’ils n’ont pas l’habitude de se côtoyer, ont du mal à exprimer leurs points de vues tels qu’ils sont avec sincérité. Ils ont peur de parler et aussi d’écouter les idées différentes des leurs. Ils confondent violence et conflit. La capacité à pouvoir être en opposition, à émettre des idées divergentes en se respectant, est même un fondement de notre démocratie.

Jean Cornil approuve cette conception dialectique. Il cite encore Régis Debray qui fait l’éloge des frontières, des barrières qui permettent la reconnaissance de notre propre existence en nous distinguant des autres. Il n’y a pas d’athées sans déistes, par exemple. Pour faire un groupe, il faut des frontières par rapport aux autres mais il faut aussi des valeurs communes extérieures qui fédèrent (Marx, Dieu, l’Epargne, la Nature…).

La question de l’Education Permanente, c’est aussi une réflexion sur ce qui fait que nous composons un groupe. Qu’est-ce qui nous fédère ? Sur quelles valeurs communes construire notre avenir ?

 

Pour obtenir la publication de Jean Cornil, nous vous invitons à suivre le lien.

Présence et Action Culturelles ASBL
Rue Lambert Crickx, 5 – 1070 Bruxelles (Anderlecht)

Téléphone : 02 545 79 11

E-mail : editions@pac-g.be

Partagez cet article sur :

INSCRIVEZ-VOUS À LA NEWSLETTER